Le projet d’écriture

« Le livre que j’écris, un roman intitulé Ville d’Nadéjda, raconte l’histoire d’une communauté qui se forme à la suite de migrations de plusieurs peuples chassés par la guerre. Quelque part en Transnistrie, plusieurs communautés de migrants sont bloquées Erythréens, Syriens, Ukrainiens, Irakiens. La guerre est partout. Les Carpates sont en flammes. Moldavie et Roumanie refusent le passage aux migrants. Cette petite ville qui a été roumaine avant la révolution d’octobre a passé plusieurs fois entre les mains des Russes, des Moldaves, des Ukrainiens de l’ouest, des Hongrois. Les gens parlent tous soit russe, soit roumain. Ils accueillent les migrants, des musulmans pour la plupart, d’abord chaleureusement, ensuite de plus en plus avec des réticences et ça se termine dans l’hostilité. Les forces de l’ONU sont dépassées et pour faire régner la paix elles entrent en guerre. La notion de casques bleus perd son sens. La guerre se transforme en guerre de tous contre tous. Il n’y a plus d’ennemi commun. L’ennemi est celui qui arrive, c’est l’autre. Les épidémies se déclarent. La ville est bloquée et personne n’a plus la force de faire la guerre puisque tous les moyens de survie sont concentrés pour éviter la contagion. La ville est abandonnée par toutes les forces armées. Les habitants restent livrés à eux-mêmes à leur mort à venir. Dans cette désolation totale quelques personnes, les fils de dignitaires de l’état, décident de former une république indépendante. Pour légitimer la république, ils ont besoin d’un accord de l’ONU. Celle-ci envoie une délégation de médecins pour vérifier si le cessez-le-feu est observé. Toute la délégation est tuée et l’ONU envoie une commission chargée de rédiger un rapport sur ce qui s’est passé. Ce qu’elle découvre la pétrifie à tel point qu’elle n’ose pas faire ce rapport. Et ce rapport va être le cœur de mon livre. Le problème que j’essaie de circonscrire est le comment une communauté se forme et se dissout. Sur quelles bases. Je veux voir clairement quelle est la responsabilité collective et comment elle se traduit dans la responsabilité individuelle. Comment fonctionne la notion de la responsabilité que l’individu peut considérer sienne dans la formation d’une communauté et dans sa dissolution. Je veux faire vibrer de nouveau la corde – métaphore qu’Ivan le Terrible touchait dans ses lettres au Prince Kourkouski « Christ est venu comme la guerre vient en paix, moi – je suis la paix en guerre »
Ce qui m’inspire et m’intéresse dans une ville comme Lorient c’est comment chaque quartier de la ville voit ses différences dans le miroir qui est pour lui l’autre quartier. Comment le quartier du port voit sa propre image reflétée dans le quartier voisin, qui n’a pas accès à la mer. Ce qui me fascine dans la formation des villes c’est de voir comment l’espace physique, géographique se traduit en espace mental, qui nous sépare, au moment de la guerre et nous unit au moment de la paix.
Les tensions entre les quartiers qui se voient comme de simples différences au moment de la paix se transforment en inimitié et dans la haine au moment où la guerre vient à nos portes. Et la question c’est d’où vient la guerre ? De l’intérieur ou de l’extérieur ? Les guerres civiles ne sont que les discordes d’une maison qui peuvent être transformées en accord face à la menace extérieure. L’entrée en guerre, paroxysme de différences peut être à la fois la sortie de la guerre et la porte par laquelle l’horreur arrive. La seule chose qui peut maintenir la paix dans une communauté c’est de savoir comment cette communauté a été formée. D’où vient la nécessité pressante du savoir historique, romanesque, c’est à dire la lecture qui est la formation de l’appareil qui nous est nécessaire à tous pour que nous voyions ce qui nous dépasse et fait en sorte que nous soyons nous-mêmes. L’idée. »

Dimitri Bortnikov – octobre 2015

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